Eva Wissenz
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J’ai tout raté

Vendredi 3 avril 2026, par Eva Wissenz

Carnet de bord n°6 : J’ai tout raté

J’étais pourtant en pleine forme, je m’étais levée tôt pour aller nager, j’avais marché avant d’arriver pour bien réguler mon esprit atypique, j’ai déjà fait des présentations publiques sans souci, et pourtant là, j’ai tout raté.

Je me suis plantée en beauté. Je m’en suis voulue - vous n’avez pas idée. Je n’ai même pas pu présenter au jury la raison de ma présence. Pourtant j’avais préparé, je pouvais le faire en 3 minutes. Mais l’émotion a pris le dessus.

Pourquoi ?

10 start-up de l’énergie devaient présenter leur besoin financier. 3 minutes chacune. Toutes cherchent des millions, pas moi. Puis viennent quelques questions des jurés. Ensuite, entrepreneurs et investisseurs passent ensemble un moment convivial, chaleureux et bienveillant dans un autre espace, en retrait de la scène.

Connaissant ma nature profonde, j’étais sur le salon ChangeNow depuis près de deux jours pour m’habituer à tout ce qui me submerge (et croyez-moi, c’est beaucoup). Le bruit dans le Grand Palais est épuisant. La majorité des exposants mettent l’IA et le techno-solutionnisme en avant et c’est épuisant différemment. Tout est saturé, beaucoup de messages sont mélangés, confus, créant un sentiment de foire plus que de réelle vision du futur.

Le mot de ralliement du salon c’est “With action comes hope” écrit en très très gros quand on entre. Bon. C’est en 1972 que la première sonnette d’alarme du changement climatique a été tirée par le Club de Rome. Je me dis que 54 ans plus tard on aurait pu se creuser un peu plus. Passons. Enfin, essayons.

Ce matin-là, le sol sur lequel les entrepreneurs devaient pitcher était formé de carrés de gazon frais, détruits par les piétinements des jours précédents, alors ça sent comme dans un pré mais c’est juste un bout de nature transformé en produit de consommation.

Connaissez-vous l’étymologie du mot ? Consommer c’est quelque chose qu’on fait, on consomme un sacrifice, qu’on accomplit, on consomme un mariage, ce qu’on boit au café, et puis toutes les choses qu’on utilise et puis qu’on détruit car consommer consume, c’est la même racine. Passons.

Je me sens en contrôle. Je papote avec une charmante dame venue de Finlande. J’attends mon tour. Je regarde les premiers entrepreneurs. C’est à moi. Je démarre ma présentation. Je sens l’odeur forte de ce misérable gazon détruit pour rien. Je regarde tous ces visages, tous ces cœurs. Je sens le gazon. Mes mains commencent à trembler. Un pigeon traverse l’espace. Je revois les précédents présentateurs, impeccables, rapides, avec des diapos pleines de tech et de millions, des diapos 100% sans humains. Et l’émotion monte monte monte. Ma voix s’effondre. L’artifice m’étreint. Biiiiiip. Stop. Terminé. Mais… ?

Je n’ai pas eu le temps de parler de Joan et des autres, ni même de dire pourquoi j’étais là. Les gens m’ont gentiment applaudie, se demandant probablement comme moi ce que je faisais là. Fort heureusement en revenant sur le côté quelques personnes dans l’assistance, qui connaissent notre travail, m’ont filé la pêche et séché les larmes.

Je ne pensais qu’à une chose : tout le monde dit que la limite d’un monde viable c’est 2050, qu’il faut tout défaire et refaire avant, comment va-t-on s’organiser pour préserver la vie sur terre ? Est-ce que ça va vraiment passer par ces suites interminables de projets qui se ressemblent tous, avec leurs présentations standardisées servant de déclencheurs de financement ?

Ensuite, j’ai attendu qu’une personne nous guide vers l’espace convivial. J’ai monté le bel escalier que je gravissait il y a 30 ans pendant mon master de Littérature, puisque La Sorbonne avait ses quartiers ici. J’étais pétrifiée. Marche après marche, avec mon corps si bizarre depuis quelques années, ménopausé, qui ne raconte pas la performance selon leurs critères, je le sais très bien, même s’il a la beauté de dire quelque chose d’un moment pas simple de mon histoire et néanmoins victorieux.

En haut, j’ai reçu une petite tape amicale et même un vrai pouce levé. Mais personne ne m’a parlé, personne ne s’est adressé à moi comme à une femme engagée à fond dans l’impact, personne ne m’a vue ni ne s’est intéressé à l”originalité de mon travail, pas la moindre curiosité, rien. J’avais été jugé. Au bout de 30 minutes d’une solitude étrange, je suis partie.

Je prends toute la responsabilité de mon échec. Mais tout de même, comment est-il possible de ne pas parler à une personne clairement en panique à ce point alors que nous étions tous là pour échanger autour d’un besoin financier ? Nous étions là pour être curieux de solutions très différentes (et tant mieux). Comment peut-on rester si poliment indifférent au cœur d’un événement prétendument si important pour notre avenir ?

J’ai réfléchi bien sûr, beaucoup, j’ai pensé que j’aurais dû être plus ceci ou plus cela. Ces pensées m’ont tordu le ventre. Et j’ai pensé que non, parce qu’aucune de ces personnes ne s’est dit en pensant à moi qu’elle ou il aurait dû être plus ceci ou cela. N’est-ce pas ?

D’un coup, j’étais revenue dans mes valeurs profondes, si heureuse d’être là où je suis, de ne pas m’être durci le cuir au point de trouver tout cela normal. J’ai pensé à tout l’oxygène que je trouve dans l’économie régénérative, à la conférence de John Fullerton dont j’ai parlé l’autre jour. Au travail de Rob Hopkins et de Steffi Bednarek qui ont proposé de belles pensées durant ce salon. Au travail d’Elise Merlo, de Laurent et Sandrine de Terratypique, de Xénia Hadjigeorgiou ou encore Thomas d’Ansembourg, de tant d’autres.

Il est évident que si j’avais passé trois jours à écouter des conférences sur l’amour, les nouvelles histoires à raconter et l’importance de la santé mentale, mon expérience de ChangeNOW aurait été très différente. Mais voilà, je suis écrivaine et je me suis donnée pour but de contribuer à la transition énergétique par la justice sociale et l’autonomisation des femmes en particulier. J’essaie de me concentrer autant sur la qualité de l’énergie que je suis autant que sur l’énergie qu’on utilise.

J’ai pensé au seul vol de flamants roses que j’aie jamais vu en vrai et j’espère en revoir. Aux libellules peintes sur mon foulard. Au goût du thé Kericho Gold. Je me suis sentie heureuse d’être si vivante, si vibrante, si concernée. Ou quelque chose comme ça. Ou du moins différemment que toutes ces personnes qui sont très certainement formidables à leur façon.

Bref, au boulot :)


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