Eva Wissenz
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Lettre à ceux qui s’intéressent à Notre-Dame-des-Landes depuis le début

Vendredi 13 avril 2018, par Eva Wissenz

C’est toujours bizarre de passer des mois dans un pays aimé, quitté il y a une dizaine d’années, où l’on est devenue un peu étrangère.
La France est drôlement belle, c’est certain.
Mais que la France est morose !! Pas partout partout, évidemment, mais quelle gueule de bois !! A quand remonte la dernière fête ? Quand, mais quand, cet incroyable pays va-t-il donc se mettre en marche vers son réveil ? Avec enthousiasme, créativité et détermination, faisant de toute cette richesse humaine un exemple d’innovation réelle... Car on sait aujourd’hui que l’innovation n’est pas un nième modèle de fusée... ça, ce n’est plus la réalité - ça le redeviendra peut-être après la résolution de "la crise écologique-spirituelle-sociale-humaine" mais pour l’instant, un programme spatial relève du gadget.

L’innovation de demain c’est qu’on va enfin savoir comment s’aimer assez pour vivre ensemble sans s’exclure, qu’on va enfin sentir notre appartenance au vivant et qu’on va entrer dans l’infini de la bienveillance et de la restauration de nos éco-systèmes et de la multitudes de blessures créées et subies.
Et nous le faisons en pleine conscience, pas à pas, déterminés, ouverts, paisibles.
Ce n’est pas une utopie. Des tas de gens vivent comme ça déjà dans tous les étages, coins et recoins de toutes les sociétés.

Je viens de terminer un livre intéressant expliquant à quel point, en France, depuis la fin de la dernière guerre, on s’est construit une mémoire collective "résistante" et ce sans jamais affronter nos démons (contrairement aux Allemands, par exemple). Ainsi, suivant la légende gaulliste, nous étions tous résistants, à commencer par les intellectuels désignés après-guerre comme des modèles d’engagement, Aragon, Sartre, Triolet, Beauvoir. Qui passèrent la plupart des années sombres dans une grande tranquillité, continuant à écrire et publier sous le soleil d’arrières-pays accueillants. Selon l’auteur, Thierry Wolton, la démocratie actuelle est engluée dans ce passé non-réglé et dans un modèle politique directement calqué sur celui de Vichy : castes, passes-droits, corruption, avec par-dessus un vernis de "démocratie" qui nous donne des libertés, certes, mais tout de même passablement éloignées d’une démocratie réelle, oeuvrant dans le dialogue pour le bien commun, de tous.

Il y a donc un double discours à l’oeuvre en France, sans cesse, tout le temps et ainsi, la plupart des intellectuels reconnus de ce pays, au lieu de vivre ce qui est en train de se passer, se "saisissent" de moments, d’objets, comme ici le philosophe Olivier Abel avec sa Lettre ouverte à ceux qui ne s’intéressent pas à Notre-Dame des Landes.

C’est bien, c’est mieux que rien, mais en même temps c’est navrant. Navrant de voir les dons d’intelligence, de parole, d’écriture désolidarisés à ce point du terreau, du terrain.
La crise écologique ? Les intellectuels ne la comprennent pas ou bien très abstraitement dans des livres ou de grands congrès ; ils ne la pensent pas concrètement, en sortant de la boîte comme disent les Anglo-Saxons, trop souvent la réduisent au ridicule d’un parti frileux et plient devant les contrats mirifiques générés par l’agro-business et les énergies polluantes soit-disant créateurs d’emplois.
La crise spirituelle ? Ils s’en occupent le temps d’un voile ou un intégriste, refusant toute inspiration, toute ouverture à la bienveillance et à l’amour dans leur propre expérience. Je cherche un penseur français ayant pignon sur rue qui aurait fait une expérience directe de rencontres (et donc de confrontation) entre ses idées et sa pratique. A part l’université libre d’Onfray à Caen, je ne vois pas.
La crise d’éducation ? Elle est pensée XXL et on accouche de souris,de tout petits sparadraps sur d’immenses et profondes fissures.
Quant à la crise financière, n’en parlons pas en lien avec la crise de toutes ces ressources...
Navrant.

Les philosophes de demain, je les lis ici et là, très loin des pignons sur rue. Ceux qui s’intéressent à Notre-Dame des Landes depuis le début n’ont pas besoin de "penser". Ils ont lu et absorbé les fruits d’intellectuels hors système, ils se sont construits dans les friches et la liberté de leur propre pensée, ils ne se regardent pas : ils agissent. Désormais, seulement quand la pensée se prolonge en action solidaire, bienveillante, ouverte, on peut parler de philosophe parce que l’amour de la sagesse c’est ça : agir comme on peut dans une sagesse aimante.

Sortir de ce double discours français, accepter de s’ouvrir les yeux et les oreilles, laisser tomber l’Histoire et les histoires, ramener tout à l’expérience, s’aligner, forger ces outils, tout cela prend du temps, un temps fou.
Parfois, on pourrait avoir envie de renoncer.
C’est tentant. C’est usant.

Mais ce temps, après lequel on court tous, nous tous qui tentons "autre chose", qui tentons le courage de mettre notre spiritualité au service des autres, qui osent l’altruisme vaille que vaille, qui osent virager à 2000° et vivre autrement, sans filet, sans modèle pour ce Nouveau qui palpite si fort déjà, ce temps qui file... quand tu décides qu’il n’existe plus, que tout ce travail alternatif, et donc hors-normes, se place dans le hors-temps, alors tu as accès une vraie ressource.

Tu sais, qu’à ta mesure, tu marches avec celles et ceux qui construisent avec toi le monde aimant dans lequel tu veux vivre.

Notre-Dame des Landes est un symbole politique et collectif puissant. Pour cette raison, parce que son existence est portée par des Vivants, ce lien ne disparaît pas, il renaît en permanence, encore et encore. Et ça, c’est acquis et c’est pour toujours.

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