D’habitude E. Carrere me tombe des mains mais j’ai passé la page 100. C’est bon signe et c’est pas mal du tout pour l’instant. Léger, rapide, bien vu. C’est Yoga.

"Ainsi vont nos conversations, sauf que nous ne nous disputons pas. Nous ne nous disputons pas, notre amitié qui est une des grâces de ma vie et, je pense, de la sienne, n’a connu ni orages ni éclipses, mais elle se nourrit de nos profondes différences et même d’un désaccord.
Hervé pense que nous sommes sur terre, pas seulement pour contempler le ciel mais pour trouver la sortie de ce pétrin qu’est la vie terrestre. Il pense que certains explorateurs l’ont trouvée, la sortie, et en montrent le chemin. Ces explorateurs s’appellent Platon, le Bouddha, Maître Eckhart, Thérèse d’Avila ou Patanjali dont je parlerai bientôt, et rien n’est plus urgent ni nécessaire que de lire leur rapports, d’examiner les cartes qu’ils ont dressées pour le suivre, à notre tour, le chemin.
Pour le dire avec des mots indiens, car aucune civilisation n’a médité là-dessus aussi profondément et précisément que celle de l’Inde : la tâche, la seule, à laquelle doit s’atteler un homme doué de bon sens, c’est de chercher à sortir du "samsara", cette roue de changements et de souffrances qu’on appelle la condition humaine, pour accéder au "nirvana" qui est la vie enfin réelle, soustraite à l’illusion, celle où l’on voit les choses comme elles sont.
C’est ça le yoga, dit Hervé. Enfin : c’est ça le yoga si on le prend au sérieux, pas seulement pour de la gymnastique.
Moi, je ne dis pas le contraire, je dis rarement le contraire de quiconque, mais je ne suis pas aussi certain qu’il y ait une sortie, ni que le seul but de la vie soit de la chercher, ni que ce soit la seule raison de faire du yoga. J’oscille, c’est mon caractère. Un jour je le crois, le lendemain pas. Je ne sais pas ce qui est vrai ni s’il y a une vérité. Et même si je chemine vers la montagne, je ne pense pas que j’en atteindrai le sommet.
Jamais je ne serai un de ces alpinistes de l’esprit qu’on appelle un mystique, et ce n’est pas grave car entre les neiges éternelles et le fond de la vallée où je n’ai pas non plus envie de croupir il y a une voie du milieu."



