Eva Wissenz
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Cuba : Varadero (6/7)

Lundi 12 décembre 2011, par Eva Wissenz

Varadero
Cauchemar total. Dans la nuit, à la recherche du « Bodegon criollo » indiqué par le portier, un jeune gars, un Allemand je crois, tout chargé de sacs de routard, complètement anachronique ici et moi, sidérée par ce lieu hors de tout. On éclate de rire en se croisant, tous deux complices d’anachronisme en ces lieux. Ici, on y vient aussi parce que sur le net ce sont les billets les moins chers pour l’exotisme... Rien, mais alors rien à faire de la Revolucíon. En réalité, la plupart de gens se foutent complètement de la liberté, ce qu’ils veulent c’est leur confort, la prospérité, la sécurité.
L’eau de ces plages sublimes défigurées de béton est verte le matin, un peu épaisse ; avec le jour elle s’éclaircit avec un bord vraiment turquoise et un horizon marine.
Que c’est beau l’espagnol. Il aura fallu que je vienne ici pour l’apprendre. Il y a une tonicité que l’italien n’a pas. Et puis j’adore leurs verbes réflexifs « me levanto », « me encuentro »... c’est une façon plus proche de penser les choses.
Ma chance est grande avec Arnaldo, c’est le premier Cubain qui paie pour moi, et comme toujours le plus modeste. Allons, courage, soyons ceux que nous sommes – no more.
Ces groupes « all included » s’identifient à leurs bracelets fluo. On les regarde danser et boire, touristes et Cubains artificiellement mélangés. Si je voulais passer la nuit chez mes nouveaux amis, je risquerais une amende et eux, la prison. Arnaldo, ce qui lui a vraiment manqué, c’est de ne pas pouvoir voyager, mais il va partir, il a tiré le bon numéro à la loterie américaine, il est tendu vers ça : partir, et jamais de j’ai vu un être si habité par ce désir. Jamais il ne quitterait l’île pour une femme, il refuse de tout laisser, de tout sacrifier pour une femme qui, elle, en restant dans son pays ne sacrifierait rien. Il dit de lui-même que c’est un grand fils de pute et je le crois volontiers. Pendant que les touristes tuent leur ennui au bar glauque de l’hôtel, la télé diffuse un documentaire sur la reproduction des requins.
Il comprend, effectivement, que ce n’est pas forcément évident de rencontrer, trouver, être avec un homme quand on est si libre, si indépendante, si concentrée dans son rêve comme je le suis. Les hommes n’aiment pas beaucoup cela. Il adore sa fille c’est clair. Il dit qu’il faut aller au bout tant qu’on peut. Il dit qu’il veut un fils et qu’il le ferait bien avec moi. Il revend l’alcool du bar au black. Comme les mensonges me laissent indifférente, il me montre son estime en m’indiquant quelques bonnes pistes pour passer ici le moins de temps possible. Les animateurs animent. Arnaldo pense que je suis complètement folle, mais vraiment, de vouloir faire des choses utiles. Les « all included » commencent à boire dès 10h du matin, sur la plage, à cuire, au rhum, hommes et femmes dans leurs corps dégénérés. En partant, je lui donne un dessin. Il le regarde d’un œil de connaisseur et me dit : « Qui sait ? Un jour ça vaudra peut-être de l’or... » et de signer à côté de mon nom « pour que ça vale le double ! » Là où je ne tiens pas deux jours, il a passé quatorze ans dans ce ranchon à faire des cocktails pour touriste, n’a pas perdu son sens de l’humour et ne s’est jamais lassé de Bob Marley.
J’ai raté mon bus pour La Havane et je pense que c’est un acte manqué réussi parce que j’ai juste envie de m’arrêter, d’arrêter tout ce cirque, de ralentir comme Arnaldo et ses copains m’ont recommandé de le faire. Deux jeunes gars chargés comme des mules sont montés dans le bus avec des visages très sympathiques. Un des deux, très beau, presque trop beau, somnole sous sa casquette. Plus tard sur la route, l’autre me propose de partager du pain et ça tombe bien car j’avais envie de lui parler. Eerik et Lorin, c’est leurs noms, viennent d’Ottawa. Ils ont traversé l’Amérique en bus et sont arrivés par les Bahamas. Effarés par l’état du monde, avec leurs vingt ans à peine et dans leur sac à dos une machine pour permette à moindre frais de faire brûler des choses à l’énergie solaire. Les pays pauvres n’ont pas accès à la maîtrise de leur énergie – leur but c’est d’ouvrir cet accès et Cuba leur semble un endroit intéressant pour le faire vu que c’est une société sans pétrole, ou si peu. Concernés, actifs, très chargés, ils sont ici depuis le 25 décembre avec leurs sacs, pour une durée indéterminée.

Lire la fin : La Havane
(c) Eva Wissenz

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