Eva Wissenz
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Nous sommes les éléments d’un poème sans auteur

Dimanche 27 avril 2025, par Eva Wissenz

« Cher monsieur qui, un jour dans une librairie où je signais mes livres, m’avez dit qu’il était impossible de vivre dans le monde et d’écrire des poèmes, j’aimerais ici vous répondre. Votre visage était précieux. Il sortait d’un bain d’enfance. Votre question était vivante - un lézard sur le muret du langage, que j’essaie aujourd’hui d’attraper pour le sentir battre dans ma paume de papier blanc. Voyez-vous, c’est précisément parce que le monde se glace qu’il nous faut pousser la porte en feu de certains livres. Vous étiez debout, un peu voûté par votre gentillesse, et moi j’étais arrimé à ma table de bois brun comme un élève à son bureau. Je n’ai pas su tout de suite vous répondre, et puis les gens attendaient. Alors sans façon j’ai tout pris - votre visage, votre question, l’escalier d’opéra qui coupait la librairie en deux - et j’ai tout ramené chez moi.

Figurez-vous : moi aussi, je suis parfois découragé. Les meurtriers, je les vois et même, par mon inattention, je leur donne un coup de main. Il n’y a pas d’innocents. Il n’y a pas non plus vraiment de coupables. Vous m’aviez dit : imaginons qu’un homme sérieux arrive et vous entende. Il s’exclamerait : mais la poésie, la lenteur qui fleurit, ce n’est rien de solide ! Et il aurait raison : la grâce qui ne supporte aucune tache sur sa robe, la poésie qui dans l’os creux du langage perce quelques trous pour faire une flûte - ce n’est rien de solide. C’est même pour cette fragilité que ça nous parle de l’éternel. Et non seulement les paupières des nouveau-nés, la fleur de sel des poèmes ou la dérive des nuages nous chuchotent quelque chose de l’éternel, mais elles sont cet éternel. Les hommes dont l’âme est cimentée au corps et dont le corps est cimenté au monde qui ne sait où il va ont une lourdeur funèbre. Au fond, les poètes sont les seuls gens vraiment sérieux. Vivre, c’est une poussière d’or au bout des doigts, une chanson bleue aux lèvres d’une nourrice, le livre du clavier tempéré de Bach qui s’ouvre à l’envers et toutes les notes qui roulent comme des billes dans la chambre. Vivre, c’est aller faire ses courses et croiser un ange qui ne sait pas son nom, ouvrir un livre et se trouver soudain dans une forêt au pied de vitraux vert émeraude, regarder par la fenêtre et voir passer les disparus, les trop sensibles. Vivre est un trapèze. Les dogmes et les savoirs sont des filets qui amortissent la chute. La grâce est plus grande sans eux.

La vraie question sous votre question était celle-ci : qu’est-ce qui est réel ? La réponse ne peut être que simple. Je la trouve chez Corneille, dans les personnages de Suréna que j’entends cette nuit. La langue de Corneille est celle des forces souterraines qui travaillent nos vies. Une actrice va chercher le feu dans ses entrailles. Son cri doré à la feuille d’or est le hurlement d’une gisante du XVIIe siècle soudain réveillée et retrouvant la douleur de vivre. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : ce cri m’épouvante et me comble. La paix arrive par ce hurlement. Il est tard, je m’endors par instants dans les tirades de Corneille, puis je me réveille et me rendors trente secondes. Ma conscience va et vient dans ma fatigue comme l’aiguille dans une étoffe. Je somnole dans un feu primitif, un cercle de silence aux pierres brûlantes. La vie tendue à se rompre, est-ce la seule vie ? Vers une heure du matin, les actrices meurent et je meurs avec elles. Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir : le monde ignore la vérité de ce cri. Il n’y a de réel que l’écriture aveugle de nos âmes. C’est cela que je voulais vous répondre : nous sommes les éléments d’un poème sans auteur. Les nouveau-nés, les saints et les tigres en sont les parts les plus réussies. »

Christian Bobin

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