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La grève des mandales - Tableau parisien III

Vendredi 11 novembre 2016, par Angélique Boudet, Eva Wissenz

Il semble que tout ceci a commencé un matin en Italie, ou en Espagne peut-être, en tout cas dans un pays chaud et ancien de la vieille Méditerranée et l’on raconte que pendant toute une journée, partout dans le monde, ce fut la grève des mandales. À cette époque beaucoup d’adultes pensaient encore qu’un enfantillage pouvait se résoudre par une petite claque, voire une bonne paire de gifles. C’était la solution retenue, la première ou la dernière selon les familles, pour mettre un terme aux problèmes régulièrement posés par les enfants qui, on le sait, refusent de ranger leurs chambres et de se laver les dents, manquent les cours, mentent et se salissent, embrassent un gamin d’un milieu différent, volent des gommes, répondent au maître, répètent quatre-vingts fois la même blague idiote, empêchent les grands de faire des choses plus importantes que jouer, bayer aux corneilles ou passer des heures à hésiter entre cosmonaute et princesse comme métier, ces enfants qui rêvassent sur la plage voisine au lieu d’aller confectionner des chaussures toute la journée, chapardent un biscuit au miel dans le buffet de la grand-mère juste avant le dîner... Ainsi, on entendait, comme un rythme régulier, partout dans le monde, à longueur de temps, ces claquements secs immédiatement suivis de larmes chez les filles et chez les plus jeunes, tandis que la lame des pupilles des petits garçons durcissait davantage.

Par une belle matinée ensoleillée, dotée d’une patience infinie et d’un amour illimité pour l’ensemble de l’humanité, la bienveillante déesse de l’Évolution s’impatienta tout de même en voyant une fillette recevoir une tape pour une mauvaise note : C’est tout de même effarant, se disait la Sublime sous son diadème de rubis, de voir qu’après tant et tant de splendeurs et de déchirements, les hommes en sont encore là avec leurs petits ! Mais enfin, combien leur faudra-t-il de siècles pour intégrer l’évidence qu’une baffe n’a jamais rien résolu !

De lourds nuages gris, que les spécialistes appellent Griffures car ils annoncent toujours un céleste châtiment, s’amoncelaient au-dessus de son front divin et tant que dura cette sainte colère, on nota dans le monde des hommes un étrange phénomène : toutes les beignes, les taloches, les mornifles et autres mandales refusèrent de partir claquer les tendres joues, fatiguées d’être des gestes voués à une si flagrante inutilité. De leur côté, les pains, tartes et autres soufflets reprirent, par un tour de passe-passe relativement simple, la direction des boulangeries. Les adultes, ainsi privés du recours à la baffe, laissèrent un moment leurs occupations, mirent un genou à terre et écoutèrent enfin ce que ces petits êtres remuants autour d’eux avaient de si urgent à dire.

(c) Texte Eva Wissenz, extrait du recueil de nouvelles "Des humains" - Photographie Angélique Boudet

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