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Le sens de l’équilibre - Tableau parisien VI

Mardi 8 novembre 2016, par Angélique Boudet, Eva Wissenz

Près de la gare de l’Est, juste avant la bouche du métro, un marchand de bonbons se réchauffe la vie en jouant de la guitare espagnole. De temps en temps, Clémence lui jette un sourire rapide qu’il attrape toujours au vol et lui rend. Elle ajuste sa toque et ne s’arrête pas. À chaque fois qu’elle s’engouffre dans le métro pour aller travailler, au sud de la ville, elle s’étonne de payer et n’en revient pas que dans un pays civilisé la liberté de circuler ne soit pas encore gratuite. Elle veut bien payer pour traverser d’autres contrées mais, enfin, pas à l’intérieur de sa propre ville tout de même ! Elle se pose lourdement sur une banquette graisseuse en écartant son col de fourrure et s’envole dans ses pensées de la veille où elle a rencontré un homme qui la trouble, que c’est bon ! Il a dans les yeux quelque chose qui veut venir, il est peintre et sait ce qui est bon à l’amour. Clémence rêve d’une étreinte. Il ne lui en inspire pas plus d’une, mais il l’inspire, et c’est déjà ça par les temps qui courent. Elle va être en retard, descend, manque son changement dans le boyau sombre à l’odeur d’urine, repart en arrière et se rassoit dans un autre wagon. Un homme monte avec son accordéon, il est couvert d’une mince pellicule de cendres qui le fige dans une expression douloureuse et, en dépit des secousses du train, il ne bouge pas, calé dans l’équilibre. À l’intérieur de l’instrument, sommeille un vieux crapaud pourpre qui grimpe parfois sur l’épaule de l’homme gris pour chanter des mélodies slaves, des airs révélant des mots qu’elle ne comprend pas mais qui la touchent. Enfin, elle descend en bout de ligne et passe le tourniquet qui l’expulse au grand jour, elle enfile ses gants et reste interdite : partout c’est un immense paysage de neige et un ours amical s’approche en flairant ses bottes tandis que l’accordéoniste s’éloigne dans un tourbillon de notes tristes. Une pancarte rose et jaune indique Sibérie en russe, en anglais et en chinois.

(c) Texte Eva Wissenz,, extrait du recueil de nouvelles "Des humains" - Photographie Angélique Boudet

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