Eva Wissenz
  • Accueil
  • Journal
  • Livres
  • Podcasts
  • Presse
  • A Propos
  • Contact
  • Instagram Linkedin Mastodon

Pourquoi a-t-il tué Lorquin ?

Dimanche 7 août 2011, par Eva Wissenz

C’est dans Les vivants et les morts - un pavé de Gérard Mordillat dont je viens de terminer la lecture.
Le livre raconte l’histoire d’un groupe d’ouvriers pris dans la tourmente d’une liquidation crapuleuse de leur usine oui, leur usine, la Kos qui appartient administrativement à un groupe sans visage, mais qui n’existe en réalité que par le travail qu’ils y accomplissent chaque jour, pour des clopinettes et à la sueur de leur front comme on dit.
C’est une histoire intéressante parce qu’elle hisse tout un pan du contemporain dans la littérature et ce n’est pas si fréquent. Mais c’est un morceau d’actuel déjà pourtant terriblement dépassé.

L’un des ouvriers s’appelle François Lorquin. Il a passé les meilleures années de sa vie à la Kos, sise à Raussel, avant d’en être viré à la première restructuration. C’est un beau personnage, droit dans ses bottes, profond sans prétention, engagé sans extrême, du sûr, du lourd, un homme de parole et de conviction, fidèle à sa Solange comme à son travail. Sur un gars comme ça, on imagine bien que le chômage est dévastateur parce que ce qui l’abat c’est moins l’inaction que la perte de sens. Alors il gamberge, c’est d’ailleurs à peu près le seul dans le livre à essayer de comprendre au lieu de réagir... mais il est déjà trop tard et les dés, de toutes façons, sont pipés.
Un jour, une journaliste lui demande d’écrire avec elle un livre sur ce qui se passe. Il accepte et tombe amoureux d’elle comme ça arrive parfois dans la vraie vie. Lorquin tombe raide dingue et de tout son long mais quand il ose se déclarer, la dame lui apprend qu’elle est homosexuelle. La seule issue honorable pour Lorquin est alors d’aller se pendre à un réverbère de la ville.

Trahison de l’auteur !!! Pourquoi ? Mais pourquoi as-tu tué Lorquin ? C’était le seul, le seul avec les nerfs calmes et la pensée forte, le seul qui aurait pu les emmener vers une insurrection non-violente. Et ça, j’aurais voulu voir ça, j’aurais voulu lire et voir que c’est possible, au moins dans un coin d’imaginaire contemporain mais non, toujours pas, pas encore. Encore une fois, on reste dans la lutte des classes (qui n’existe plus sous cette forme), on reste dans la nostalgie littéraire de ce monde ouvrier au grand cœur (qui n’existe plus) où le sexe semble être la seule boussole fiable (quoique).

Le héros du livre n’est pas Lorquin (même si pour moi c’est lui) mais Rudi. Un plus jeune, un qui lit, qui ne veut pas se laisser faire, totalement à l’aise dans l’adultère, un qui hérite de deux hommes : Maurice, son père adoptif ancien résistant, et Lorquin qui lui ouvre les yeux sur sa vie d’esclave moderne, les coups de fouet en moins, la liberté d’expression en plus. Surtout, Lorquin le met sur la piste quand il comprend que c’est en rendant possible l’impossible que la mécanique fonctionne... En effet, tous pensaient qu’il était impossible de virer Lorquin et pourtant ils l’ont fait, parce qu’il approchait de la retraite, sans égard pour sa loyauté envers l’usine de la Kos. Une charrette pleine de jeunes femmes et de vieux :"Ce qui est sorti de la Kos, c’est la mémoire et l’avenir ; ce qui reste c’est la peur." (p. 265) Et quand l’impossible devient possible, on l’accepte généralement sans moufter. Comme il avait raison Lorquin mais comme c’est vache de l’avoir pendu à ce réverbère, renvoyant toute sa pensée au néant. Ce n’était pas possible qu’il renverse la vapeur ? De penser l’impossible avec lui ?

Rudi est encore à la Kos, il tente quelque chose, jusqu’au bout, jusqu’à la dernière restructuration, il tente par la violence. Le livre s’achève sur sa sortie de prison. Voici ses derniers mots :
"Le patronat, les libéraux, la droite au sens large, prétendent que l’histoire est finie, que le capitalisme l’a définitivement emporté sur tout autre système. Mais quand je vois comment les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches, je crois à la nécessité, à l’urgence d’une révolution. A son possible, comme dirait Lorquin. Nous devons penser le monde que nous voulons si nous ne voulons pas que d’autres le confisquent à leur profit, confisquent jusqu’à nos rêves et nous ramènent à l’état d’esclaves, de marchandises."
La résistance de cette poignée d’ouvriers n’a mené à rien, rien d’autre que l’espoir ténu qu’un jour, peut-être, quelqu’un se souviendra de leur lutte et saura reprendre le flambeau. Reste la pensée de Lorquin, son encouragement à réfléchir.
Lorquin n’est pas le personnage d’un monde qui n’existe plus, c’est le héros d’un monde peut-être encore possible, et c’est un grand personnage.

Eva Wissenz

G. Mordillat, Les vivants et les morts, 2004.
Lire ou relire Hervé Kempf pour penser le monde que nous voulons : Pour sauver la planète, sortez du capitalisme.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?


Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

"A new narrative of public wealth"

Very interesting talk from Timothée Parique at ChangeNow. These 16 minutes are worth of your time to get a clear picture of the new economy we need because yes, "green capitalism is a story we tell to avoid changing the system." And it’s a toxic story if I may. I loved the sharp questioning of (…)

Lire la suite

Que les derniers soient les premiers

Depuis 2008 que je travaille au croisement de l’écologie et de la justice sociale, d’abord dans l’associatif, puis dans l’entreprise sociale de l’impact avec Lytefire, qui a été créée en 2012, j’ai vu beaucoup de promesses. Notamment celle de la transition écologique douce, progressive, sans (…)

Lire la suite

La Vie Nouvelle

Par rapport à la Divina commedia, la Vita nuova de Dante est largement méconnue, et sous-estimée. Le texte est bref, portant sur une rencontre et ses conséquences sur la vie du poète. Il croise un jour Beatrice Portinari. Les émotions qu’elle lui inspire, l’idéal qu’elle semble incarner, sa (…)

Lire la suite

Choses vues

Carnet de bord n°7 : Choses vues “With action comes hope”. C’est le mantra qui a accueilli des milliers de personnes pendant les 3 jours de ChangeNow à Paris. C’est Victor Hugo qui a écrit “Choses vues”, ce sont des notes. En tant qu’écrivain, je reste à ma place et j’assume mon (…)

Lire la suite

Home Flux RSS Login