
Je continue à être habitée par ce livre d’Emmanuel Carrère, Yoga et je me demande bien pourquoi. Et en me réveillant ce matin j’ai superposé à cette basse continue, un post de Chris Laquieze sur le grand écrivain politique chilien Pablo Neruda et mes souvenirs de Dalva, le roman de Jim Harrison. Rien à voir pourtant. L’écrivain germanopratin explorant l’inconfort et l’angoisse depuis le rectangle d’un tapis de yoga, ou de son lit. La femme fictionnelle courageuse, debout, rassemblant ses douleurs et ses manques pour esquisser le sens de tout un peuple. Les deux pourtant en prise à la violence exercée sur eux sous des formes diverses.
Le germanopratin portant le poids d’une histoire familiale violente et celui - jamais dit pourtant mais qui exsude d’une partie de ses livres - de vivre sa vie "de rêve" construite sur l’exploitation lointaine mais néanmoins bien réelle de tant de gens.
La Nebraskaise portant celui d’une histoire familiale toute aussi violente dans une existence qui n’est pas un rêve.
Ce début de réflexion ouvre la porte à des milliers de souvenirs littéraires qui tous, sans exception, témoignent de trajectoires de vies sur lesquelles une forme de violence s’est exercée. Je ne vais les citer parce que ce serait trop long mais c’est la grande affaire de la littérature que de tenter de créer un lieu de témoignage, une chambre d’écho où ce qui n’arrive décidément toujours pas à être perçu dans notre réalité, peut être vu, lu, entendu, absorbé, compris. La littérature donc comme anti-chambre d’une réalité à venir, à modifier, à créer. Un lecteur, une lectrice après l’autre.
Écrire est aujourd’hui d’une difficulté inouïe. En raison de la production de masse, évidemment, mais cela concerne plus le fait d’être publié, et donc reconnu en tant qu’écrivain. Je voudrais m’en tenir uniquement au fait d’écrire une fiction. D’oser faire ça et croire que ça va changer quelque chose pour soi, pour une réalité à venir car c’est bien évidemment l’espoir secret des écrivains. Flaubert clamant qu’il est Madame Bovary, c’est cet homme n’osant pas écrire l’histoire ce ce qu’il tente de dénoncer et qui, le faisant, met enfin en lumière tout un bataillon de mariages odieux. Et il n’est pas impossible que cette lecture soit l’un des nombreux points de départ d’une réflexion engagée par des milliers de cerveaux vers un léger mieux. Du droit d’avoir son compte en banque à celui de voter en passant par celui de divorcer.
J’ai pris un chemin de traverse. Je reviens à ce qui m’occupe depuis une vingtaine d’années : écrire. A cause de ce qui a été fait au langage par la publicité, écrire est aujourd’hui d’une difficulté inouïe. De tous temps, la langue (et notamment la langue dominante) a servi à marteler les messages, engager ou abrutir les foules, créer d’exquis délices intellectuels, conquérir des pays. C’est notre arme humaine depuis toujours, notre élévation autant que notre perte. Et comme tout ce qui est sorti de la Seconde Guerre Mondiale, la langue aussi s’est massifiée. Partout, des mots importants et fondateurs ont été vidés de leur puissance pour être associés à des paquets de cafés, des tampons, des voitures, des plages. Liberté. Désir. Amour. Évasion.
Et on en arrive donc à notre époque contemporaine sur écrans. A ces échanges sans parole comme l’a si bien dit Hervé Kempf en 2009 (ici) : "C’est pour cette raison que le capitaliste insiste autant sur la technique comme solution de la crise environnementale, qu’il ne compte au fond que sur la technique pour résoudre les problèmes de l’évolution humaine que son déferlement excite et amplifie. Totalement cohérent, il rêve de se passer du langage, c’est-à-dire des humains, en laissant les machines opérer la remise à niveau. Dans la téléologie capitaliste, les machines communiquent entre elles par le langage numérique définitivement débarrassé, dans des enchaînements d’algorithmes où chaque chose peut être ramenée à une précision infinitésimale de oui et de non, de 0 et de 1, des innombrables nuances du langage humain, ce verbe libre que ne peut enfermer l’ombre de la rationalité, parce qu’il entretient avec l’esprit une relation jamais rompue mais toujours rebelle."
Nos vies se vivent "sur écran". On se souvient de la définition d’un écran, n’est-ce pas ? Un dispositif d’écran n’est pas fait pour relier ni pour informer. Au contraire, un écran dissimule, protège, cache. Nous sommes donc dans cette situation très particulière d’avoir à la fois accès à toute l’information via nos écrans mais aussi à être comme protégés de la réalité.
Antonin Artaud visionnaire et mauvais sang au Mexique décrivait Sa Réalité.
Les nazis de Treblinka poussant les martyrs sur un chemin d’une centaine de mètres menant aux chambres à gaz et l’appelant le « chemin du ciel » (Himmelstrasse) sont dans Leur Réalité.
Le sous-lieutenant Dostoïevski abandonnant ses idées socialistes pour se transformer en soutien de l’empire russe vit Sa Réalité.
Les criminels du Hezbollah qui éventrèrent des femmes enceintes le faisaient pour Leur Réalité.
Les zapatistes du Chiapas dans leur expérience de justesse tentèrent de créer Leur Réalité.
Le gourou et ses suiveurs aussi créent Leur Réalité.
J.D. Vance menaçant l’Europe et P. Thiel parlant de l’Antéchrist à l’Académie française récemment font la promotion de Leur Réalité.
Les bourreaux israéliens perpétrant le génocide des Palestiniens en direct font eux aussi Leur Réalité.
Mais pour autant, les millions d’agriculteurs et agricultrices qui réparent les sols et les champs, cultivent et tentent de maintenir les éco-systèmes font aussi Leur Réalité. De même que tous les artistes, les professeurs, les poètes, les médecins, les plombiers et les entrepreneurs qui vivent chaque jour selon des valeurs que rien ni personne ne peut leur enlever, comme l’honnêteté par exemple. Leur réalité à eux et elles, c’est très clair, est sous-représentée.
Écrire en ayant connaissance de toutes ces réalités dans un grand moment d’appauvrissement du langage est donc aujourd’hui d’une difficulté inouïe. On peut toujours produire des choses et divertir, c’est très bien, et ce n’est pas ce dont je parle. Je parle de l’acte-racine, de l’acte de foi, celui de forger une littérature de rêve, de réveil, d’éveil et d’action. C’est ma seule obsession, j’avoue (argh !). Je m’auto-référence même sans crainte du ridicule.
Pour écrire, j’ai eu besoin de faire un détour par le monde humanitaire de l’entreprise et de la solidarité. Bien évidemment, cela va au-delà du fait d’écrire. Pour rester en vie, j’ai eu besoin de ce détour parce que je sais que l’art ne sert absolument à rien, ne change rien à l’horreur MAIS qui contient la possibilité largement sous-exploitée de créer un monde meilleur. Et rien que pour ça, ça vaut la peine de continuer.



