La raison pour laquelle nous ne pouvons pas nous décourager en ces temps de hautes tensions socio-politiques, c’est que nous n’en sommes qu’au début.
Notre chance c’est d’avoir vécu pendant quelques décennies une expérience concrète de la démocratie. Même imparfaite, dans toute l’histoire de l’Humanité, des empires et des oppressions, cette expérience a le mérite d’exister.
Soit la démocratie se maintiendra pleinement, sera perfectible et sera le support d’une forme de progressive renaissance mondiale. Soit elle disparaîtra faute de courage mais dans ce cas on peut être sûr qu’elle refera surface un jour ici ou là.
C’est la loi des cycles. C’est aussi la loi du changement : une révolution n’est pas un instant T et bim, on change tout. C’est une lente série d’événements qui préparent l’instant T, puis une très longue série de décisions pendant des décennies, voire des siècles, qui viennent injecter le changement dans toutes les strates de nos vies.
Ainsi, de 1789 à l’établissement de la sécurité sociale en tant qu’expression de la "solidarité nationale" en octobre 1945. 156 ans.
Qu’on le veuille ou non, nous sommes dans ce temps long.
De tous temps, les intellectuels ont tenu un rôle de premier plan, y compris aujourd’hui. On va pouvoir encore ergoter longtemps sur la séparation entre l’homme et l’œuvre. On peut recevoir Peter Thiel l’Académie Française pour parler de l’Antéchrist (si, si) sous les ors de la République. On peut découvrir la misogynie d’un homme de la trempe de Noam Chomsky soutenant son pote Jeffrey.
Face à l’hypocrisie et à la confusion intellectuelles actuelles, on peut aussi se souvenir d’Adèle Haenel claquant la porte d’une cérémonie. Où que l’on soit, on peut claquer la porte et se concentrer sur les braises à réchauffer pour ré-éclairer le monde d’une certaine forme de justesse et de justice démocratique.
On peut relire Howard Zinn (photo - la versio BD de son Histoire populaire de l’empire américain chez Delcourt est un must), les essais d’Hanna Arendt, de Martin Luther King. Il y en aurait d’autres, d’Annie Le Brun à Frantz Fanon en passant par Antonin Artaud jusqu’au militantisme écologique appelant à regarder la dévastation mondiale de l’environnement comme une conséquence de l’accaparement capitaliste / colonial.
Tous ces intellectuels qui libèrent nos esprits vers plus d’humanité ont attaqué l’oppression et l’obscurantisme depuis un angle de tir précis. Ce qui fait qu’on a pu croire longtemps que toutes ces luttes étaient séparées.
Aujourd’hui que l’on sait qu’il n’y aura pas de Grand Soir, on peut observer le début du cycle dont je parle, à savoir l’alliance de toutes ces luttes et de toutes ces propositions qui convergent par-delà les obédiences politiques, non pas comme un Grand Mouvement mais plutôt comme les points d’une tapisserie qui ne se défait pas, et dont le motif apparaît progressivement. Il existe des millions d’endroits où les gens restent solidaires, honnêtes, concernés, réveillés, résistants.
Même si cette sorte de libération des peuples est portée par différents courants présents depuis longtemps (des Premiers Chrétiens à Thomas Sankara, par exemple), je soutiens que nous n’en sommes qu’au tout début. Alors, certes, nous ne sommes pas du tout sortis de l’auberge de l’oppression mais nous sommes néanmoins riches de toutes nos expériences et nous avons su créer des démocraties - non plus comme des utopies, mais comme des réalités faites d’expériences très concrètes. Souvenez-vous : en 1789 la démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui était une utopie. Aujourd’hui, elle est la réalité de quelques millions de personnes.
Pas le doux rêve d’une petite tribu sympa, non, je le redis : la réalité de quelques millions de personnes. Et cette expérience-là relève d’une dynamique plus grande que nous mais entretenue par chacun et chacune, et ça, avec toute la connaissance qui va avec, personne ne peut nous l’enlever.



